Edito Yves Delafon juin 2016 – Avis de tempête

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Avis de tempête

Deux paysans, appuyés sur le manche de leurs fourches, regardent un homme qui passe sur le chemin longeant leur champ. « Qui est-ce ? Tu le connais ? » dit le premier. « Non, c’est un étranger, il n’est pas du village » répond le second. « Jette lui une pierre alors ! » Racontée par mon ami, et néanmoins britannique, Ian Callister, cette fable est particulièrement représentative, non seulement de ce triste 23 juin, mais plus généralement du rôle croissant de la peur, de l’ignorance et de la bêtise dans l’évolution de nos sociétés. Maquillés par des démagogues de tous genres, ces piliers de la violence avancent aujourd’hui sous couvert de nationalisme, de préférence nationale, de peuple élu, ou de prétendue Loi divine.

A magnifier la misère et les difficultés, trop de Tartuffe font oublier la fragilité de la paix, et que « l’Europe reste le meilleur endroit où vivre sur cette planète » comme vient de le rappeler Margrethe Vestager, Membre de la Commission Européenne. A inventer des boucs émissaires, nous déresponsabilisons gravement le citoyen, aveuglons son bon sens et le confortons dans une facile médiocrité, qu’en France, des corporatismes, agonisants mais actifs, rendent triomphante. A consulter les peuples, exceptionnellement et par calcul politique, sur des questions trop complexes et structurantes, nous obtenons des réponses simplistes, conjoncturelles et dramatiques.

Ce sont les mêmes ressorts qui font le succès du Brexit, d’un Trump inculte, arrogant et cynique, d’une Le Pen bardée de certitudes grossières et remarquable utilisatrice de tous les mécontentements et nostalgies d’un monde passé, d’un Erdogan funambule autocrate qui amène son pays au bord de la déchirure, des enfants perdus de l’Islam, d’une Pologne qui cède à des tentations idéologiques et confessionnelles en oubliant qu’elles ont été, en grande partie, responsables de ses terribles souffrances, … Rien n’est toutefois joué, bien au contraire, et, comme l’exprime le chinois avec un seul idéogramme, crise et opportunité sont l’expression d’une situation identique. Britanniques et américains sauront certainement gérer leurs démons, la véritable interrogation est européenne. Nos démocraties et leurs représentants élus sont-ils capables de comprendre les enjeux de l’union ? La nécessité d’une réforme profonde de nos institutions ? L’importance de la communication et d’un rêve partagé ? Angela Merkel et François Hollande, aux côtés des autres chefs d’Etats fondateurs de l’Union, ont aujourd’hui une responsabilité majeure de par le poids économique et politique des Pays qu’ils représentent. La clé de la réussite sera le courage. Celui des convictions profondes, certainement pas celui issu de calculs politiciens habiles. Des signaux d’orages d’une violence rare sont perceptibles, mais ils sont encore faibles. Nous avons le temps de nous y préparer et d’en réduire les conséquences. Aurons-nous l’énergie et la lucidité nécessaires ?

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